Ecotourisme pour la protection des dendrobates de San Martin (Pérou)

Tout amoureux de nature connaît ces petites grenouilles d’Amazonie, aux couleurs éclatantes qui préviennent de leur toxicité. Mais quelle est la véritable santé des dendrobates dans la région de San Martín au Pérou ? Au cœur de la forêt, j’ai suivi un guide local passionné pour découvrir la réalité de leur fragile protection

Mon arrivée à San Martin

En pleine saison des pluies, au mois de mars, je pars dans le département de San Martín, au Pérou, qui abrite une biodiversité exceptionnelle. Cette région se situe entre le bassin amazonien, appelé localement Selva Baja (ou lowland forest, littéralement « forêt de plaine »), et les premiers contreforts de la cordillère, appelés Selva Alta (la forêt des nuages). Ce territoire offre une variété de paysages permettant à une faune endémique remarquable de s’épanouir.

Le taux d’humidité, la variation d’altitude et la végétation abondante et diversifiée favorisent une impressionnante richesse d’espèces, notamment de grenouilles. Parmi elles, les dendrobates du genre Ranitomeya et Ameerega, des espèces toxiques aux couleurs spectaculaires, sont aujourd’hui menacées, principalement par l’activité humaine. Certaines, comme la Ranitomeya fantastica, autrefois déclarée disparue, ont été redécouvertes, mais leur survie reste incertaine.

C’est avec Warren Perrez, guide et défenseur de la faune locale, que je pars, pendant quatre jours, à la recherche de ces amphibiens. Son approche du tourisme repose sur l’éducation et le partage des connaissances avec les communautés locales, dans une démarche de conservation active.

Arbre entouré par la végétation dense de la forêt pluviale de San Martín

Mon experience

Il est 5 heures du matin lorsque nous partons en direction de Shapaja et Chazuta pour visiter la première réserve naturelle. Sur le trajet, j’ai le temps de faire connaissance avec Warren, qui me partage quelques anecdotes sur la région ainsi que des informations sur les espèces que nous allons observer. Les Ranitomeya et Ameerega sont endémiques de la région de San Martín et connues pour leurs couleurs vives signalant leur toxicité (les toxines sécrétées par leur peau sont plus ou moins puissantes selon l’espèce). Ces grenouilles de petite taille (20 à 40 mm) vivent dans un environnement tropical humide et se dissimulent dans la végétation dense. Elles utilisent les phytotelme (petites réserves d’eau formées à la base de certaines feuilles) comme site de reproduction.

Malgré leur petite taille, elles jouent un rôle essentiel dans l’équilibre de leur écosystème. Leur régime alimentaire se compose de moucherons qu’elles peuvent trouver sur les champignons, mais aussi de fourmis, d’acariens et d’autres petits insectes. Ces amphibiens sont eux-mêmes des proies pour des animaux plus gros (serpents ou oiseaux), ce qui les place au cœur de la chaîne alimentaire. Leurs régulations se joue aussi au stade du tétard qui sont la proie de larve comme la larve de libellule mais les tétards peuvent aussi se manger entre eux.

Ils constituent également d’excellents indicateurs biologiques : les amphibiens réagissent rapidement aux modifications de leur habitat, à la pollution et aux changements microclimatiques. Leur présence ou leur absence est donc un signal clair de l’état de conservation des forêts humides. Nous faisons une étape en pirogue sur le Río Huallaga, où je profite d’une vue spectaculaire sur les montagnes dont les sommets disparaissent dans les nuages. Nous accostons sur une petite « plage » puis pénétrons dans la réserve sous une végétation tropicale luxuriante. La lumière y est presque inexistante, filtrée par une canopée dense. Après quelques minutes, nous atteignons le premier site d’observation. Nous y apercevons une Ranitomeya imitator (Huallaga Rapids), mais l’averse interrompt rapidement l’observation. J’ai néanmoins le temps de remarquer les bouteilles installées pour recréer des phytotelme artificiels.

Exemple de phytotelmes artificiels utilisés pour favoriser la reproduction des dendrobates
Exemple de phytotelmes artificiels
Ranitomeya imitator (Huallaga Rapids morph)

Nous décidons de poursuivre pour nous mettre à l’abri. Après seulement quelques heures dans la jungle, je réalise déjà qu’ici, c’est la nature qui impose son rythme. Une fois la pluie passée, le concert des grenouilles reprend : il ne reste plus qu’à se fier à l’oreille de Warren pour identifier le chant de la Ranitomeya. Dans l’après-midi, nous repartons en direction de Yurimaguas, dans la région de Loreto.

Le deuxième jour, le regard de Warren s’illumine lorsqu’il m’annonce que nous partons à la recherche de la Ranitomeya fantastica, une dendrobate autrefois déclarée éteinte, mais récemment réobservée dans la région. Sur la route, nous abordons le sujet des menaces pesant sur ces espèces. Selon l’IUCN (International Union for Conservation of Nature), plusieurs espèces de dendrobates sont classées en danger (exemple pour la Ranitomeya fantastica (Butterfly Head))

Ranitomeya fantastica (Butterfly Head morph)

Les causes de leurs disparitions

Il m’informe alors que la localisation restreinte de ces grenouilles et l’activité humaine explique le déclin de leurs populations :

  • La déforestation : les monocultures d’huile de palme détruisent la jungle et déséquilibrent la biodiversité par la présence d’une seule plante. La végétation au sol disparaît et avec elle les phytotelme, essentiels aux dendrobates. La coupe illégale de bois et l’expansion agricole, qui affecte fortement la région, aggravent cette situation.
  • Le trafic illégal : certaines espèces rares sont capturées et revendues sur le marché noir des NAC (nouveaux animaux de compagnie) un phénomène difficile à quantifier mais bien réel.
Déforestation dans la région de San Martín, montrant l'impact du défrichement sur l'habitat de la forêt tropicale humide
Déforestation dans la région de San Martín
Le sol nu d’une plantation de palmiers à huile

Nous longeons alors des plantations de palmiers à huile, uniformes et appauvries. Quelques centaines de mètres plus loin, une parcelle de jungle intacte révèle au contraire une profusion de vie, un contraste saisissant avec les monocultures. C’est aussi ici que je découvre un autre visage de la forêt tropicale : les moustiques, rendus voraces par la saison des pluies, nous encerclent par dizaines.

Nos observations

Nous avons la chance d’observer plusieurs spécimens : Ranitomeya fantastica (nominal) et Ranitomeya imitator (lowland morph). J’apprends alors que les mâles portent les têtards pour les déplacer vers d’autres phytotelme afin d’augmenter leurs chances de survie. Nous reprenons la route vers Tarapoto, avec un arrêt consacré à la Ranitomeya fantastica (Butterfly Head), reconnaissable à la magnifique tache en forme de papillon sur sa tête.

Ranitomeya fantastica (Nominal morph)
Ranitomeya imitator (Lowland Morph)

Un programme chargé nous attend le troisième jour : direction la réserve d’Alto Shilcayo. Nous y observons trois morphes de Ranitomeya imitator (Tarapoto morph), Ranitomeya summersi (White Banded et Nominal), ainsi que notre première Ameerega, la bassleri (Nominal).

Ranitomeya imitator (Tarapoto Morph)
Ranitomeya summersi (White Banded morph)

Le soir, Warren a prévu une sortie nocturne à la recherche des Dendropsophus. J’ai l’occasion de photographier trois espèces :  Dendropsophus rhodopeplus, Dendropsophus sarayacuensis et Dendropsophus minutus. Celles-ci passent la journée dans les arbres et descendent au sol la nuit pour se nourrir.

Dendropsophus rhodopeplus
Dendropsophus sarayacuensis

Le dernier jour, nous visitons une communauté locale et rencontrons une famille ayant signalé la présence d’une espèce particulière : Ameerega bassleri chrome. C’est sur leur terrain, avec leur aide, que nous parvenons à la trouver, ainsi qu’une deuxième espèce : Ameerega altamazonica.

Ameerega bassleri (Chrome morph)
Ameerega altamazonica

Continuez l’exploration, j’offre une note de terrain concernant ma visite des cascades de la région de San Martin au format pdf via ma newsletter :

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