Le Crapaud épineux de Bretagne
Entre forêt et mare, le Crapaud épineux mène une vie discrète, rythmée par les saisons et les nuits humides. De sa migration vers les sites de reproduction à la naissance des têtards, découvrez le cycle de vie de cet amphibien. C’est en Bretagne que nous partons ensemble à sa rencontre.
Une rencontre nocturne avec le Crapaud épineux en Bretagne
C’est en Amazonie que j’ai appris à sortir de nuit pour observer les amphibiens. C’est un autre monde qui prend vie et les sensations sont complètement différentes. Le vent dans les arbres, une branche qui craque, quelque chose qui plonge dans la rivière… Tous nos sens sont éveillés et à l’affût, car nos yeux ne peuvent plus remplir pleinement leurs fonctions.
Habitant en Bretagne, à proximité de plusieurs zones humides et d’une vallée traversée par la rivière du Jaudy, c’est assez naturellement que je suis allé faire mes premières observations nocturnes pour rencontrer les amphibiens de ma région.
J’avais manqué un rendez-vous avec une association qui organise des observations, sensibilise le public et protège des lieux sensibles où cohabitent de nombreuses espèces. Cette semaine-là, ses membres étaient partis à la découverte des salamandres et des crapauds épineux au crépuscule. J’ai décidé d’y aller à mon tour et je n’ai pas eu à attendre bien longtemps pour trouver ce que je cherchais lors de ma première sortie. De nombreux crapauds se trouvaient au bord de la mare et sautillaient, tandis que les mâles chantaient pour attirer les femelles.
Cet animal que l’on croit connaître cache en réalité un cycle de vie beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît… Pourquoi étaient-ils aussi nombreux tout à coup, alors qu’ils semblent quasiment inexistants pendant la majeure partie de l’année ?
Nous répondrons à cette question dans les chapitres suivants. Mais je peux déjà vous préciser une chose : non, le crapaud n’est pas le mâle de la grenouille ! Il s’agit bien de deux animaux différents.
Comment reconnaître le Crapaud épineux (Bufo spinosus) ?
Comment identifier le Crapaud épineux ?
Il est temps de vous parler de lui. Pourquoi s’appelle-t-il Crapaud « épineux » ? C’est en réalité à cause des pustules présentes sur son dos, dont les formes sont variables et parfois épineuses. Il possède également de volumineuses glandes au niveau de la tête, appelées glandes parotoïdes. C’est d’ailleurs l’un des éléments qui permettent de le distinguer de son cousin, le Crapaud commun (Bufo bufo), en plus de sa taille généralement plus importante (jusqu’à 15 cm chez la femelle).
Ce sont ces glandes qui sécrètent une substance destinée à dissuader les prédateurs. C’est relativement récemment, en 2004, que le Crapaud épineux a été reconnu comme une espèce distincte du Crapaud commun (Bufo bufo).
C’est un crapaud massif, doté d’une large tête au museau arrondi. Sa peau est généralement brunâtre, mais sa coloration peut varier du beige clair au brun-rouge, voire au verdâtre.
Mais ce qui m’attire particulièrement dans la photographie de cette espèce, ce sont ses yeux aux couleurs de feu et sa pupille horizontale.

Cette espèce présente un dimorphisme sexuel (des différences physiques entre le mâle et la femelle). En effet, le mâle est plus petit que la femelle et possède de petites callosités nuptiales au bout des doigts, qui lui permettent de s’accrocher au dos de celle-ci pendant l’accouplement.
Quelle différence entre le Crapaud épineux et le Crapaud commun ?

Les deux espèces sont très proches. Comme nous l’avons vu, le Crapaud épineux est généralement plus grand et possède des glandes parotoïdes plus volumineuses. Mais on peut également se référer à leur aire de répartition. Si l’on divise la France en trois grandes zones diagonales, la première, qui s’étend de la Bretagne jusqu’au sud-est de la France, correspond principalement à l’aire de répartition du Crapaud épineux. La zone centrale chevauche les aires de répartition des deux espèces, tandis que la partie est de la France correspond principalement à celle du Crapaud commun.
Où vit le Crapaud épineux ?
Un habitat entre forêt et mare
Comme la plupart des amphibiens, il apprécie la fraîcheur et l’humidité. Il reste généralement assez proche de son lieu de naissance : la mare où il est né. Mais contrairement à ce que l’on pourrait penser, et comme la grenouille, il est principalement terrestre et ne rejoint les points d’eau que pour se reproduire.
Le Crapaud épineux s’accommode de plusieurs types de milieux :
- Forêts
- Bocages
- Jardins
- Haies
- Zones offrant des abris naturels
- Parcs urbains, où il est également possible de l’observer
Pourquoi observe-t-on si rarement le Crapaud épineux ?
Bien qu’il soit présent dans de nombreux milieux, on le voit pourtant rarement. Premièrement, il a une activité principalement nocturne et apprécie particulièrement les nuits fraîches et humides, comme beaucoup d’amphibiens.
Deuxièmement, cet amphibien entre en période d’hivernage entre octobre et novembre et en sort généralement à la fin de l’hiver, entre janvier et février. Il reprend alors progressivement son activité et se prépare à rejoindre son site de reproduction lorsque les conditions météorologiques deviennent favorables.
Enfin, il passe une grande partie de son temps à l’abri, sous les haies, sous un tapis de feuilles mortes ou encore dans des cavités rocheuses. Pendant l’hivernage, il peut également s’enfouir dans le sol, parfois jusqu’à 50 cm de profondeur.
De plus, ses déplacements lents et sa coloration sombre le rendent particulièrement discret. Même pendant la période de reproduction, il peut rester presque entièrement immergé dans l’eau. Seul le haut de son crâne émerge alors de la surface pour lui permettre de respirer. On ne distingue parfois que ses yeux.

Que mange le Crapaud épineux ?
Le crapaud est un chasseur à l’affût. Il repère ses proies grâce à leurs mouvements et les capture à l’aide de sa langue collante.
C’est un allié des jardiniers, car son régime alimentaire est varié. Il se nourrit notamment de :
- Mouches
- Fourmis
- Coléoptères
- Limaces
- Vers de terre…
Il peut aussi se nourrir de détritus présent dans le compost.
Qui sont ses prédateurs ?
Concernant ses ennemis, il y en a de toutes sortes… C’est la loi de la nature !
Parmi les oiseaux, les buses et les hérons figurent parmi ses prédateurs. Certains mammifères, comme le Blaireau européen, peuvent également s’en nourrir. Il est notamment capable de retourner le crapaud pour éviter ses glandes à venin.
J’ai aussi découvert sur le site DORIS (fiche du Crapaud commun) une anecdote surprenante : les hérissons pourraient utiliser les sécrétions toxiques des crapauds pour enduire leurs piquants. Cette observation concerne le Crapaud commun, un proche cousin du Crapaud épineux. Une ingénierie défensive pour le moins étonnante !
Enfin, certaines couleuvres sont également des prédatrices bien connues des amphibiens.
Détruire une mare ou dégrader une zone humide revient donc à priver les crapauds d’un site essentiel à leur reproduction. Mais les conséquences ne s’arrêtent pas là : cela peut également priver leurs prédateurs d’une source de nourriture et perturber les équilibres de tout un écosystème.
Un peu de classification
Amphibios veut dire « double vie ». Cela décrit en fait la différence de milieux entre la vie larvaire aquatique et la vie terrestre de l’adulte.
Derrière ce mot se cache en réalité une diversité de formes, de modes de vie et d’adaptations. C’est pour cela que la classification se fait en 3 grands groupes :
- Les anoures : signifient « sans queue », comprennent les grenouilles, crapauds et rainettes qui perdent leur queue à la phase terrestre. On peut aussi noter qu’ils peuvent avoir des pattes palmées et sont, pour la plupart, doués au saut.
- Les urodèles : eux gardent leur queue à l’état adulte et comprennent les tritons et les salamandres (retrouvez mon article dédié aux salamandres en cliquant ici)
- Les gymnophiones (très peu connus) : sont des amphibiens sans pattes qui ressemblent à des vers. Ils seraient absents en Europe, je ne pourrai approfondir plus ce sujet pour le moment.
Notre crapaud fait donc partie des Anoures, et nous avons une variété de grenouille et de crapaud présent dans ce groupe. Pour en citer quelques un présent en Bretagne :
- Crapaud épineux (Bufo spinosus) : notre personnage principal dans cet article
- Alyte accoucheur (Alytes obstetricans) : un crapaud fascinant, le male porte les œufs enroulés sur ses pattes arrière jusqu’à l’éclosion
- Le Crapaud calamite (Epidalea calamita) : Le seul anoure qui ne saute pas à cause de ses pattes trop petites.
Je profite de ce chapitre pour rappeler que TOUS les amphibiens sont protégés en France, qu’il est interdit de les manipuler, capturer ou de les transporter.
Les nuits de janvier et février : la migration vers la mare

Le temps de la reproduction
À la fin de l’hiver (janvier-février), lorsque les températures commencent à remonter au-dessus de 5 °C, le Crapaud épineux reprend progressivement son activité. C’est à cette période que les observations sont les plus faciles. Il suffit parfois d’une nuit fraîche et humide pour assister à une véritable effervescence autour des mares.
Lorsque l’on sort à cette période de l’année, on pourrait penser que le froid dissuade les animaux de sortir. Pourtant, en s’approchant d’une mare, on découvre une profusion de vie. Les crapauds quittent leurs abris pour rejoindre leurs sites de reproduction, souvent ceux qu’ils fréquentent depuis plusieurs années.
Ce sont d’abord les mâles qui arrivent. On peut entendre leurs vocalisations, qui leur permettent notamment d’attirer les femelles. Ces dernières arrivent ensuite et il n’est pas rare que certaines aient déjà trouvé un partenaire en chemin, accroché à leur dos.
La compétition peut être rude et parfois mortelle pour les femelles. Pour pondre leurs œufs, elles doivent rejoindre la mare et rester suffisamment longtemps dans l’eau. Il arrive que plusieurs mâles tentent simultanément de s’accrocher à une même femelle. Dans certaines situations, cet amplexus multiple peut entraîner sa noyade, car elle ne parvient plus à remonter à la surface pour respirer.


La migration du Crapaud épineux : quand la route coupe son chemin
Comme lors de la reproduction des salamandres, ce sont parfois des dizaines, voire des centaines d’individus qui se déplacent pour rejoindre leurs sites de reproduction. Ces déplacements peuvent entraîner d’importantes concentrations de crapauds à certains endroits.
Malheureusement, ce périple implique parfois de traverser des routes, et les victimes sont nombreuses.
Pour limiter cette mortalité, certaines associations organisent des opérations de sauvetage. Le long des routes concernées, des bâches sont installées pour empêcher les amphibiens de traverser directement. Des seaux sont enterrés à intervalles réguliers afin de recueillir les animaux qui longent ces barrières.
Des bénévoles passent régulièrement pour récupérer les crapauds tombés dans les seaux et les faire traverser en toute sécurité. Ces opérations sont également l’occasion de réaliser des comptages et de recueillir des informations sur les populations observées.
On ne le répétera jamais assez : l’être humain transforme les paysages pour répondre à ses besoins, mais cela ne signifie pas que les espèces sauvages doivent disparaître pour autant.
La ponte du Crapaud épineux sous l’eau
Lorsqu’on observe les crapauds pendant la période de reproduction, il faut parfois faire preuve de patience pour les apercevoir. Ils nous repèrent souvent de loin et plongent rapidement sous l’eau. Ce n’est qu’après quelques minutes qu’on peut les voir remonter discrètement à la surface pour respirer.
Comme je l’ai expliqué précédemment, le mâle s’accroche au dos de la femelle pendant l’amplexus. Celle-ci pond ensuite de longs cordons d’œufs caractéristiques. Contrairement aux œufs des grenouilles, généralement regroupés en amas gélatineux, ceux des crapauds sont disposés en longs chapelets.
Un cordon peut contenir plusieurs milliers d’œufs, parfois jusqu’à 6 000.

Des œufs aux têtards
Les têtards, reconnaissables à leur coloration sombre, éclosent généralement après une à deux semaines, selon la température de l’eau et les conditions environnementales. Leur métamorphose intervient ensuite au début de l’été, généralement en juin ou juillet.
Je peux vous assurer aujourd’hui que les cordons d’œufs et les têtards se ressemblent énormément d’un continent à l’autre ! J’ai notamment pu observer ces mêmes étapes du développement chez différentes espèces d’amphibiens en Amazonie péruvienne. Vous pouvez retrouver ces découvertes sur mes réseaux sociaux.
À ce stade de leur développement, les têtards passent une grande partie de leur temps à rechercher de la nourriture dans la mare. Leur régime alimentaire est principalement constitué de matières végétales, d’algues et de débris organiques. Ils peuvent également adopter un comportement opportuniste et consommer des animaux morts, voire d’autres têtards.

Comment protéger les Crapauds épineux ?
À l’échelle d’un particulier
Si vous avez une mare chez vous, elle abrite sûrement de nombreuses espèces, à condition notamment que son équilibre écologique soit préservé (amphibiens, insectes, etc.).
Il est important de préserver ces milieux. L’idée selon laquelle une mare attire forcément des nuées de moustiques et devient rapidement une nuisance est fausse. Si des insectes comme les odonates (libellules) viennent y pondre, ou si des amphibiens s’y reproduisent, leurs larves et leurs têtards peuvent participer à la régulation des populations de moustiques. Vous attirerez également des oiseaux qui pourront venir s’y rafraîchir ou se laver les plumes et qui contribueront, eux aussi, à réguler certaines populations d’insectes.
Pensez également à installer des pierres ou des aménagements permettant aux petits animaux de ressortir facilement de l’eau s’ils y tombent accidentellement.
Il peut aussi être intéressant d’éviter certains travaux de jardinage ou d’aménagement pendant les périodes sensibles, notamment durant l’hivernage et la reproduction des amphibiens. Préserver les haies, les tas de feuilles mortes et les abris naturels permet également de conserver des refuges indispensables à leur survie.
Sur les routes
Je pense que les associations sont les mieux placées pour agir dans ce domaine. Elles connaissent les sites sensibles, disposent des compétences nécessaires et savent comment organiser les opérations de sauvetage.
Mais elles ne fonctionnent pas par magie ! Toutes les associations ont besoin de bénévoles pour mener leurs actions. N’hésitez pas à participer si vous aimez la nature, et notamment les amphibiens, qui restent particulièrement vulnérables aux changements climatiques et aux activités humaines. J’ai notamment trouvé cet article de Bretagne Vivante qui présente une opération de protection des amphibiens à Talensac, en Ille-et-Vilaine.
Observer le Crapaud épineux sans le déranger
Avant de vous donner quelques conseils pour partir à leur rencontre, je tiens à rappeler une nouvelle fois que les amphibiens bénéficient d’une protection réglementaire en France. Selon les espèces et les situations, leur capture, leur transport ou leur manipulation sont interdits ou strictement encadrés. Cela peut paraître anodin, mais manipuler un amphibien à mains nues peut endommager sa peau fragile et lui transmettre des substances potentiellement nocives.
Le meilleur moyen de les observer tout en les respectant reste de participer à une sortie organisée par des biologistes ou des associations naturalistes. Vous pourrez y découvrir le Crapaud épineux, en apprendre davantage sur ses habitudes et faire de nombreuses autres découvertes.
Comme nous l’avons vu, les meilleures occasions de l’observer se présentent généralement la nuit, en janvier et février, pendant la période de reproduction. Attention toutefois où vous mettez les pieds afin de ne pas écraser les animaux qui se déplacent au sol.
Vous pouvez également vous approcher des mares pour observer leur activité, mais veillez à ne pas piétiner ou dégrader la végétation qui les entoure. De nombreuses espèces s’y cachent pendant la journée et profitent de la fraîcheur offerte par les herbes et les plantes, notamment les tritons.
FAQ
- Pourquoi l’appelle-t-on Crapaud « épineux » ?
- Le terme « épineux » fait référence aux pustules présentes sur son dos, dont les formes sont variables et parfois pointues, donnant à sa peau un aspect épineux.
- Quelles sont les différences entre le Crapaud épineux et le Crapaud commun ?
- Les deux espèces sont très proches. Le Crapaud épineux est généralement plus grand et possède des glandes parotoïdes plus volumineuses. Leurs aires de répartition permettent également de les différencier : le Crapaud épineux est principalement présent dans l’ouest et le sud-ouest de la France, tandis que le Crapaud commun occupe notamment le nord-est. Leurs aires de répartition se chevauchent toutefois dans certaines régions.
- Pourquoi retrouve-t-on autant de crapauds au même endroit ?
- En janvier et février, les crapauds rejoignent leurs sites de reproduction. De nombreux individus se déplacent alors vers les mares qu’ils fréquentent habituellement pour s’y reproduire. Il n’est pas rare d’en observer des dizaines, voire des centaines, rassemblés au même endroit pendant cette période.
- Le Crapaud épineux est-il venimeux ?
- Le Crapaud épineux possède des glandes parotoïdes qui sécrètent des substances toxiques destinées à le protéger de ses prédateurs. Il ne possède pas de système permettant d’injecter du venin, contrairement à certains animaux venimeux. Le contact avec ses sécrétions peut toutefois provoquer des irritations, notamment au niveau des yeux et des muqueuses. Il est donc préférable de ne pas le manipuler. Rappelons également que les amphibiens bénéficient d’une protection réglementaire en France : leur capture, leur manipulation et la dégradation de leurs habitats sont interdites ou encadrées selon les espèces et les situations.
- Est-ce bon signe de voir un crapaud dans son jardin ?
- Oui ! La présence d’amphibiens dans un jardin peut témoigner de l’existence de milieux favorables à la biodiversité, avec des abris et suffisamment d’humidité. Le Crapaud épineux est également un auxiliaire intéressant pour le jardinier. Son régime alimentaire comprend notamment des limaces, des insectes et d’autres petits invertébrés susceptibles de s’attaquer aux plantations de votre potager. Une bonne raison de lui laisser une place dans votre jardin !